Rencontre avec des travailleuses du sexe

Le Syndicat du Travail Sexuel (STRASS) se bat depuis plusieurs années en France pour que les travailleuses et les travailleurs du sexe bénéficient des mêmes droits que tous les autres travailleurs.

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Manon porte le parapluie rouge, symbole de  STRASS. Crédit photo : Chat Graff

Afin d’en savoir plus, je suis partie à la rencontre de deux militantes au sein de l’antenne toulousaine du STRASS : Camille et Manon.

Pouvez-vous nous parler un peu de vous?

Manon : « J’ai 27 ans, je suis travailleuse du sexe en tant qu’escort girl sur internet depuis 6 ans, et membre du STRASS depuis 3 ans. »

Camille : « J’ai 35 ans, je suis travailleuse du sexe sur internet et dans la rue depuis maintenant 12 ans. Je suis membre du STRASS depuis sa création en 2009. »

Pouvez-vous nous en dire plus sur le STRASS?

« Nous  avons créé cette association car avant, les gens parlaient toujours en notre nom. »

: « C’est le Syndicat du Travail Sexuel. Le STRASS est basé à Paris, avec deux antennes locales à Lyon et à Toulouse. Il possède un statut associatif car nous n’avons pas pu obtenir le statut de syndicat. En effet, tous les moyens d’exercer le travail sexuel en France sont illégaux. Nous avons créé cette association car avant, les gens parlaient toujours en notre nom. Experts, sociologues, psychologues, politologues… nous présentaient souvent en victimes, en malades, en délinquantes ou en criminelles. »

« On partage tous l’oppression sociale, institutionnelle, policière et législative. »

: « Beaucoup d’associations communautaires de santé, comme Aides, Médecins du Monde, travaillent avec nous, ainsi que certains plannings familiaux. Des juristes aident le STRASS pour défendre les travailleurs du sexe lors de divers procès. Ils font des fiches dans toutes les langues représentatives de la communauté des travailleurs du sexe en France pour les informer sur leurs droits face à la justice et à la police. »

: « Tous les travailleurs du sexe sont concernés. Que l’on soit actrice porno, travailleuse de rue ou escort girl, on partage tous et toutes l’oppression sociale, institutionnelle, policière et législative. »

De quels moyens d’action dispose le STRASS?

M : « On donne des interviews, on fait des interventions dans les écoles supérieures… Durant ces actions, j’ai rencontré beaucoup de travailleuses du sexe qui étaient seules avec beaucoup de questions. On est également présents dans des festivals comme le Solidays. Nous organisons également des rencontres internationales pour voir comment s’organisent nos métiers dans les autres pays. »

« […] se montrer reste risqué pour notre sécurité. »

C : « Un de nos événements majeurs est la Pute Pride. C’est le lieu de rencontre annuel des travailleurs du sexe à Paris. Nous sommes environ 300 à défiler, pour la plupart masqués par peur d’être reconnus. En effet, se montrer reste risqué pour notre sécurité. »

Avez-vous déjà bénéficié de l’aide du STRASS ?

« Pour nous, être féministe, c’est reconnaître toutes les femmes. »

M : « Oui, les conseils juridiques d’un avocat m’ont beaucoup aidée. Mais au-delà des conseils, le STRASS m’a aidé à m’accepter. Partout j’entendais que la prostitution c’était mal, que les prostituées étaient déséquilibrées ou avaient subi des viols durant l’enfance… A mes débuts j’étais malheureuse car j’en étais venue à penser que j’avais un problème. Grâce au STRASS je me sens plus à l’aise avec mes clients. Auparavant, j’étais dans un processus de soumission avec eux et je n’assumais pas de prendre du plaisir dans mon métier. »

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Crédit photo : Chat Graff

« […] le STRASS m’a aidé à m’accepter. »

C : « Dans l’imaginaire collectif, être une prostituée, c’est être à la disposition du désir des hommes et être anti-féministe. Au STRASS, nous sommes féministes mais on reconnaît qu’il n’y a pas de femmes de bon ou de mauvais genre. Pour nous, être féministe, c’est reconnaître toutes les femmes. »

Quels sont les combats du STRASS?

: « Nous voulons l’amendement de la loi sur le racolage passif. Elle oblige les travailleuses de rue à s’éloigner des centres villes. Elles fuient donc les endroits où elles pourraient se faire arrêter, et travaillent dans des lieux à l’abri de tous les regards. Ce qui est très dangereux, car elles peuvent se faire agresser plus facilement. »

C : « Nous luttons également contre la pénalisation des clients, car qui dit baisse de clients dit également baisse du choix. Si les clients sont de moins en moins nombreux, on pourra plus difficilement refuser celui qui ne veut pas mettre de préservatif par exemple. Ça leur donne également un fort pouvoir, car ils savent qu’ils seront peut-être les seuls clients de la nuit. On risque de se mettre en danger en acceptant des personnes qu’habituellement on aurait refusé. Sous prétexte de vouloir casser le proxénétisme, le gouvernement augmente le risque pour les prostituées de se tourner vers des réseaux criminels afin de trouver des clients. En voulant nous protéger, on nous tue. »

« En voulant nous protéger, on nous tue. »

M : « Nous sommes évidemment contre le proxénétisme aggravé, qui lui est contraint et forcé par un tiers. Par contre, nous ne comprenons pas que l’on puisse poursuivre des personnes pour proxénétisme d’aide et de soutien, et pour proxénétisme hôtelier. A cause de ces deux lois, toutes les personnes, qu’elles soient travailleuses du sexe ou non, qui aident de quelque manière que ce soit un travailleur du sexe peuvent être accusées de proxénétisme. Par exemple, peut être considéré comme proxénète d’aide et de soutien, notre petit ami s’il nous raccompagne chez nous ou encore s’il nous aide à payer le loyer…  Et nous sommes également contre le proxénétisme hôtelier, qui nous empêche par exemple de louer un appartement. En effet, le propriétaire pourrait être mis en cause. »

« Un client agressif se sent légitime de nous frapper, car il sait que nous n’irons pas porter plainte. »

 M : « Toutes ces lois nous étouffent et nous mettent en danger. Ils ne veulent pas voir qu’il n’y a pas que des réseaux criminels dans la prostitution. Les lois criminalisantes comme celle sur le racolage passif ou sur une pénalisation des clients, nous font passer pour des délinquantes auprès de l’opinion publique et des clients. Un client agressif se sent légitime à nous frapper, car il sait que nous n’irons pas porter plainte. Négocier les pratiques quand on a peur d’être arrêté c’est difficile. » 

Pourquoi avoir choisi ce métier?

M : « Je fais ce métier par plaisir avant tout. Avant ça j’étais infirmière, mais je me sentais enfermée dans mon travail, dépendante de mon patron et des horaires. En tant que travailleuse du sexe, je me sens plus libre. On peut dire que j’ai quitté un travail socialement accepté et valorisé mais qui m’ennuyait, pour un travail où je prends du plaisir mais que tout le monde dénigre. »

« Sexwork is work » : slogan de STRASS.  Crédit photo : Chat Graff

« Je fais ce métier par plaisir avant tout. »

C : « J’ai fait ce travail par nécessité économique dans un premier temps. J’étais travailleuse sociale autrefois, mais je passais trop de temps au travail et je n’avais plus assez de temps pour m’occuper de ma fille comme je l’entendais. J’ai toujours trouvé les travailleuses de rue sublimes. J’ai toujours eu envie de faire ce métier, mais par peur d’être jugée je n’osais pas franchir le pas. Puis j’ai commencé à échanger avec ces femmes sur internet, j’ai finalement essayé et ça ne m’a pas déplu. Alors j’ai continué. »

Pensez-vous que l’opinion publique vous comprend et vous accepte de plus en plus?

C : « Quand je vais à la rencontre des riverains, via des manifestations, distributions de tracts ou des tables d’information, je me rends compte que les gens n’ont pour source à notre sujet que celles des grands médias. Ils nous considèrent de ce fait comme des victimes. C’est à nous, en prenant la parole et nous mobilisant, de changer ces préjugés et de sortir des quatre cases traditionnelles véhiculées par les médias : la prostituée migrante, l’étudiante escort, la droguée, et l’escort de luxe. »

« Il y a des milliers femmes avec des milliers de situations différentes. »

M : « Il y a des milliers de femmes avec des milliers de situations différentes. Certaines se prostituent par plaisir, d’autres en complément de salaire, d’autres encore font ça à temps plein… »

Que répondre aux partisans de la pénalisation?

« Toucher au corps de la femme, qui est considéré comme tellement sacré dans ce pays, rend quasiment impossible le dialogue ! »

C : « Nous décidons de ce que nous faisons de notre corps. Tout le monde n’a pas le luxe de dire cela, comme ceux qui travaillent huit heures par jour, mettant leur corps à disposition de leur patron. Oui, tout le monde utilise son corps pour travailler. Ce qui pose problème aux gens c’est que nous, nous utilisons notre sexe. »

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Crédit photo : Chat Graff

« On ne peut pas cautionner une politique répressive. »

M : « On nous parle de révolution sexuelle depuis 40 ans mais ce n’est pas du tout vrai ! Toucher au corps de la femme, qui est considéré comme tellement sacré dans ce pays, rend quasiment impossible le dialogue ! C’est très hypocrite ce double discours, c’est incroyable la différence de traitements ! La vraie question que je leur poserais c’est : pourquoi alors ne répondre que par l’utilisation de la police ? Pourquoi nous mettre en danger en nous isolant du reste de la population ? Nous demandons des droits et on nous envoie tout le temps la police ! On ne peut pas cautionner une politique répressive. »

Avez-vous déjà subi des discriminations?

M : « Oui par exemple, on m’a refusé d’ouvrir un compte en banque professionnel. Etant payée en liquide, j’ai voulu être franche avec mon banquier en lui révélant ma profession. Sa chef lui a répondu qu’elle ne voulait pas de ça chez elle, qu’elle n’acceptait pas le blanchiment de la drogue… »

« Pour certains, une prostituée qui parle, c’est un proxénète qui prend la parole. »

C : « Des directeurs de bars ou des videurs m’ayant reconnue m’ont refusé l’entrée. Quand j’ai révélé à mon médecin que j’étais prostituée et maman , il m’a menacé quant à la garde de ma fille.

En tant que militante, je subis un jugement. Je suis, pour certains, forcément violente et proxénète. Quand on décide de s’organiser en tant que prostituées et de casser cette image de victimes qui nous colle à la peau, on est taxé de proxénètes. Pour certains, une prostituée qui parle, c’est un proxénète qui prend la parole. Sans compter les abus policiers.« 

Qu’entendez-vous par abus policiers?

C : « Je suis fichée régulièrement dans la rue alors que c’est illégal. Ils m’embarquent au poste, me prennent en photo et me relâchent, même quand je ne suis pas en train de faire du racolage passif ! Quand on appelle le 17 pour agression, la réponse qu’on entend tout le temps c’est : « rentrez chez vous ». Une fois, j’ai été arrêtée par la police avec une autre prostituée, et les policiers, n’ayant pas assez de place pour nous auditionner toutes les deux, ont tiré à pile ou face pour déterminer celle qui resterait ! »

« Dans certains commissariats, ils font ce que j’appelle des soirées Putes et Coke.« 

M : « Un truc qui revient souvent en travaillant sur internet, c’est certains clients qui prennent  rendez-vous, et qui une fois arrivés révèlent leur identité de policier. Il nous demandent alors d’être gentilles avec eux pour qu’on n’ait pas d’ennuis. 

Sans parler des discours moralisateurs que nous subissons dans certains commissariats lors de dépôts de plainte pour agression . Je me suis faite violer une fois, plutôt mourir que d’aller au commissariat. Je n’avais pas envie de m’entendre dire que ce n’était pas un viol mais un vol, que je l’avais bien cherché, que ce sont les risques du métier…

« J’ai subi des tentatives de proxénétisme de la part de policiers. »

J’ai aussi une sex-tape de moi qui tourne dans les commissariats. Enfin, certains commissariats font ce que j’appelle des soirées Putes et Coke. Quelques policiers gardent un peu de drogue des perquisitions, et amènent ensuite des prostituées de force dans leurs locaux pour passer la soirée ! »

C : « J’ai subi des tentatives de proxénétisme de la part de policiers. Ils me disaient que si j’acceptais de coucher avec eux je n’aurais pas de problème. Moi je n’ai jamais cédé. Par contre des amies migrantes ont cédé par peur. Pour moi c’est du viol. On peut dire qu’il y a une chasse aux sorcières des prostituées migrantes. En même temps c’est facile pour eux: on peut se faire plaisir quelques fois et même faire du chiffre pour la reconduite à la frontière et le racolage passif ! »

Pouvez-vous maintenant nous parler de vos conditions de travail à Toulouse?

C : « Il y a des quartiers où cela se passe mal avec les riverains. Certains sont très agressifs, allant jusqu’à nous filmer et publier des images de nous sur le web. Pour eux, avoir des prostituées ou des SDF en bas de chez eux n’est pas acceptable. Il faut que la rue soit propre. A cause de plaintes de leur part, la municipalité nous a poussé de plus en plus loin du centre. Le maire à en effet fait voter un arrêté au conseil municipal de juin 2014, qui pénalise la prostitution sur certains quartiers. »

« Certains riverains nous apportent le café dans la rue, discutent avec nous et s’inquiètent quand ils ne nous aperçoivent pas. »

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Vide sac de Manon. Crédit photo : Le Chat Graff

M : « Cependant, certaines riveraines nous remercient de notre présence la nuit dans la rue car cela les rassure de ne pas être seules quant elles rentrent tard chez elles. On les protège également car nous pouvons avertir la police en cas de cambriolage ou de siphonnage de voitures. Certains riverains nous apportent le café dans la rue, discutent avec nous et s’inquiètent quand ils ne nous aperçoivent pas. On chasse les dealers de nos quartiers, mais personne ne parle de tout cela. »

Un mot pour la fin?

« La prostitution c’est madame tout le monde, la prostitution c’est monsieur tout le monde, ce n’est pas que des réseaux mafieux! »

M : « Une prostituée, ça peut être votre mère, votre sœur, votre cousine, votre voisine… Vous ne le savez pas et vous ne le saurez jamais, car elles ont peur d’être jugées ! Et les clients c’est pareil, c’est vos pères, vos frères, vos voisins de pallier, c’est monsieur tout le monde. C’est inutile de stigmatiser encore et encore la prostitution, arrêtez de mettre les gens dans des cases. La prostitution c’est madame tout le monde, la prostitution c’est monsieur tout le monde, ce n’est pas que des réseaux mafieux ! »

« Nous, les travailleurs du sexe, on représente la partie libre des femmes qui fait chier tout le monde. »

C : « Je dirais qu’on n’est pas que des prostituées. On est des travailleuses sociales, des sexologues, des kinés, des conseillers conjugaux… On libère les mœurs, les esprits. Il n’y a pas que nous qui sommes victimes du jugement. On sauve des couples de la misère sexuelle. En effet la sexualité est hyper normalisée, hyper encadrée, hyper hétéro sexualisée. Nous, les travailleurs du sexe, on représente la partie libre des femmes qui fait chier tout le monde. »

 Propos recueillis par Le Chat.

 

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3 réflexions au sujet de « Rencontre avec des travailleuses du sexe »

  1. Vous me renversez

    J’étais debout, me voici étendu, pensif et sans voix, transi par votre voix qui résonne à cheval sur les mots qui m’emportent, vous me murmurez que votre corps vous appartient alors vous en usez comme bon vous semble, et n’en déplaise à qui croit le prendre, vous affirmez que vous ne le cédez jamais, vous n’en permettez que l’emprunt, pour le désir d’en offrir les jeux du jouir, dans l’homme qui s’empare de vous durant un temps tarifé, où il se prendra pour Napoléon, ou plutôt un grognard grognant, soudard ou bête, justement vous prenant parfois pour la bête qu’ils sont eux-mêmes……

    En perspective de tout ce qui se passe, la quadrature du cercle ne sera pas résolue en république française, l’abolition juridique de la prostitution est la règle, vous êtes femme, femme sur le trottoir, femme de salon, femme sur internet, multiples moyens de vous héler sur rendez-vous, où plus violemment dans un bouge de cul de basse fosse, sale endroit où vous déchirer et encore vous tuer……

    Vous êtes femmes malgré tout,, comblées de l’argent qui vous est volé, ou fière de celui qui vous appartient si vous êtes totalement libres, vous êtes, femmes à part entière, permise, tolérée ou interdite, la prostituée s’impose toujours au coin de la rue, surgissant de nulle part, tournant les lois et les moeurs de tous les pays…..

    Vous êtes la femme invisible qui sort de l’ombre, s’impose, dis JE, en nombre manifeste pour une reconnaissance de votre commerce, celui vertigineux et intime de votre corps, envers et contre tout, vous êtes la femme visible, femme en verre qui n’en peut plus, revendicatrice, poing levé, hurlante, du trottoir en marche au milieu de la rue, c’est le monde à l’envers, mais vous êtes debout bien à l’endroit……

    Serge
    18/02/2015

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  2. Touchant, touché, c’est toujours les mêmes qui font l’autruche. La liberté des uns commence ou s’arrête celle des autres. C’est une atteinte aux libertés individuelles que d’empêcher les femmes et les hommes de faire ce qu’ils veulent de leur corps. Le dogme a la vie dure dans un pays encore régie par des lois qui datent de Napoléon. On est au 21 e siècle et l’hypocrisie a encore de belles années devant elle..

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  3. Ping : Manifestation des prostitué(e)s à Toulouse | le Chat qui Fouine

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