Rencontre avec Abraracourcix

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En me baladant dans les rues Toulousaines, je suis tombé sur un imposant personnage : Abraracourcix.

Abraracoursix, comme il se fait surnommer, a 39 ans et fait  la manche dans la rue Pargaminières de Toulouse.
Piqué de curiosité à son sujet, je l’invite à boire un verre et à discuter. Quelques écuelles de lait plus tard, j’en apprends beaucoup plus sur cet homme hors du commun qui a choisi de vivre en faisant la manche.

« Pour moi la manche est un travail à temps plein »

Abraracourcix, pourquoi avoir choisi cette vie ?

 «  Pour moi cette vie est un choix, c’est la vie que j’ai choisie. Ici j’ai des gens sur qui compter, je rencontre et je partage. Pour moi faire la manche est un travail à temps plein. »

Autrefois opérateur tourneur pour la fabrication de pièces automobiles et aériennes, il se lassa de ce métier et enchaîna alors de multiples boulots : pizzaïolo, bûcheron, ou encore maître chien. A la suite de quoi il choisit finalement de faire la manche pour vivre.

« Je m’ennuyais dans ces boulots, parler culture me manquait »

« En 2007, j’ai bien tenté de me réintégrer, de retrouver un boulot, mais la routine m’a lassé. Quand tu fais la manche, tu entres aussi dans une routine, mais rien à voir avec LA routine métro, boulot, dodo que j’ai fui. Ici je partage et je rencontre chaque jour ; c’est ça que j’aime faire. »

 « Mon boulot c’est de faire sourire les gens »

Quand il est dans la rue, installé à faire la manche, Abraracourcix observe les gens, leurs comportements et surtout les émotions qu’ils dégagent.

«  Quand tu vis dans la rue, tu te rends très vite compte que beaucoup de gens n’ont pas l’air heureux. Ils semblent, en tout cas à mon échelle, tout avoir. Ils sont en couple, ont des enfants, des sacs de shopping entre les mains et le soir ils vont sûrement dormir dans un vrai lit. Mais malgré ça très peu dégagent de la joie. C’est là que j’interviens, mon boulot c’est de les faire sourire. Et je suis plutôt bon dans mon travail. »

« La manche n’est pas un boulot de fainéant »

Quel est votre quotidien ?

« Je fais la manche pour manger, boire, fumer et pour nourrir mon chien, Triskel. La manche, c’est pas un boulot de fainéant, je commence dès 7 heure du matin et je reste assis 8 h par jour à demander de l’argent aux passants.»

Depuis quelques mois, Abraracourcix vit aux alentours de l’université du capitole dans un endroit à l’abri de la pluie et du vent. S’il passe ses nuits seul, ses journées quant à elles sont riches en rencontre. Beaucoup de jeunes, de passants, ou d’autres SDF s’arrêtent pour partager un instant ou une après-midi avec lui.

« Je ne reste pas dans la rue la nuit, c’est trop dangereux »

« Tous ces jeunes, ces SDF avec qui je passe mes journées sont ma famille. S’il m’arrive n’importe quoi, je peux compter sur eux pour m’aider. Si je disparais je sais qu’ils prendront soin de la chose la plus précieuse que j’ai : mon chien. »

J’ai rencontré un de ces jeunes, Anthony.F, il a 23 ans et a fini ses études en restauration il y a peu de temps. Très vite après que le restaurant qui l’avait embauché ait fait faillite, il se mit à la recherche d’un travail. C’est en arpentant les rues toulousaines, CV en mains, qu’il a rencontré Abraracourcix. Depuis, il revient chaque jour le voir, passionné par la vie de ce personnage. Anthony cherche toujours du travail, mais il avoue que ses perspectives ont changé. Désormais l’argent n’est plus sa priorité. Il veut avant tout un travail pour lequel il éprouve de la passion.
Les journées d’Abraracourcix ne se ressemblent jamais. Chacune d’entre elles est faite d’une rencontre différente, mais pour toutes, une chose est sûre, elles se termineront avant la tombée de la nuit.

« Dès que la nuit tombe, je rentre à l’endroit où je vis. Je ne reste pas dans la rue la nuit, c’est trop dangereux. On est la proie des fachos et de gars bourrés en sortie de boite qui passent leurs émotions sur les SDF comme nous. »

« Il y a  des fachos dans les rues de Toulouse »

Quels sont les inconvénients de cette vie que vous avez choisie ?

Il m’explique que quand tu vis dans la rue, tu te rends vite compte qu’il y a des groupes, dont deux qu’il évite : les fachos et les roms.

« J’évite les fachos, on est pas amis comme on dit. Il y a des fachos dans les rues de Toulouse et ils ne nous apprécient pas. On représente ce qu’ils n’aiment pas: on est ouverts, pour nous la religion et la couleur ne comptent pas, c’est l’humain qui prime. C’est pour ça que l’on parle à tout le monde. Malheureusement les gens ont tendance à nous mettre dans le même sac qu’eux. J’évite aussi les Roms, certains ont des méthodes pour faire la manche que je n’aime vraiment pas. »

« Les tensions montent vite, parfois pour un yaourt à la fraise »

Il m’explique qu’il vit seul, car un des autres inconvénients de cette vie c’est l’effet de groupe.

« Avant, je vivais en groupe dans des squats, mais maintenant c’est fini. Dans un groupe de personnes comme nous, les tensions montent vite, parfois pour un yaourt à la fraise. »

Y a-t-il un revers de la médaille à cette vie ?

« J’ai un problème avec l’alcool »

Abraracourcix a choisi cette vie pour une certaine vision de la liberté qu’elle propose. Il a choisi de privilégier le contact humain et refuse de faire quelque chose qu’il n’aime pas. Mais comme souvent, il y a un revers de la médaille. Au-delà des conditions de vie difficiles, du regard des autres et des préjugés, il m’explique qu’un des plus gros problèmes est l’alcoolisme.

« Il y a beaucoup d’alcooliques parmi les gens comme moi. Je pense qu’il y a énormément de raisons qui diffèrent pour chacun. Moi si je n’ai pas ma bière le matin, je sais que physiquement je vais me sentir mal, j’ai un problème avec l’alcool. Mais ça avait déjà commencé avant que je vive dans la rue. »

Diriez-vous qu’il existe une société dans la société ?

« Dans une ville il y a des territoires »

Les SDF forment une communauté. Considérés comme marginaux, ils ont construit leur propre société à l’intérieur de la société avec leurs propres codes et règles.

« Dans la ville il y a des territoires, par exemple là où je fais la manche, c’est ma place. Si quelqu’un essaie de me la prendre, les autres SDF ou les commerçants qui me connaissent se chargeront de lui demander de se déplacer. Les commerçants me connaissent, ils n’appellent pas la police, ils savent qu’avec moi il n’y aura jamais de soucis. C’est pour ça qu’ils gardent ma place. »

« Dans la rue il y a des codes et des règles qui sont tous basés sur un principe commun : le respect. La plus importante des règles : ne jamais lever la main sur une femme et ne jamais voler un autre SDF. »

Y a-t-il des choses qui vous choquent dans la société ?

En vivant dans la rue depuis un petit moment, Abraracourcix est régulièrement confronté a des comportements qui le choquent. Il semblerait qu’en vivant au plus près du sol on en  apprend beaucoup sur l’être humain.

« Si je demande de l’argent pour manger les gens ne donnent pas »

«  Il y a beaucoup de choses qui me choquent dans la société, au-delà du nombre de gens qui ont l’air malheureux. Le conflit Israélo-Palestinien me touche énormément. Mais sans regarder aussi loin, quand je vois qu’une fille a pu se faire violer dans un métro sans que personne n’intervienne, là je ne comprends vraiment pas. Ni la peur, ni le déni ou encore la passivité n’excusent un tel comportement de la part de ceux qui étaient spectateurs à ce moment-là. On nous considère comme des marginaux, des personnes bizarres, mais une chose est sûre, moi je serais intervenu. La bizarrerie est peut-être la solution alors. »

« Une autre chose qui m’a d’abord surpris, mais que par la suite j’ai accepté; c’est que si je demande de l’argent pour manger, les gens ne donnent pas. Du coup je leur demande de l’argent pour boire et pour me droguer, et là, bizarrement, ça marche; et surtout ils sourient. »

« L’argent obtenu en faisant la manche me sert aussi à acheter des livres »

« J’adore me retrouver avec mes amis, qu’ils soient SDF ou autres comme Anthony. Ils sont ma famille. J’ai une vraie famille, mais celle-ci n’accepte pas mon choix et je ne la vois plus. Avec mes amis, il nous arrive d’organiser des barbecues à la belle étoile, de fêter nos anniversaires ou juste de nous retrouver pour discuter. »

« Une autre de mes passions, c’est la lecture. Je lis énormément, de la littérature en tout genre tant que ça me plait. En étant dans la rue, j’ai pu notamment rencontrer un ancien professeur d’histoire et de théologie à  l’université de Paris la Sorbonne qui m’a offert un de ses livres dédicacé; Constantin, Le  Premier Grand Empereur Romain. Un très bon livre. J’en récupère dès que je peux et l’argent obtenu en faisant la manche me sert aussi à acheter des livres.»

Qu’est ce qui vous ferait revenir sur ce choix de vie?

« La seule raison pour laquelle je quitterais la rue serait le fait de devenir père. Pour donner toutes les chances à mon enfant. »

Propos recueillis par le chat.

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